Il ne faut rien espérer de beau.
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N'espère pas jouir, car ton plaisir t'anéantirait. N'espère pas être
amoureuse, car tu n'en vaux pas la peine : ceux qui t'aimeraient t'aimeraient pour tes mirages, jamais pour ta vérité. N'espère pas que la vie t'apporte quoi que ce soit, car chaque année qui passera t'enlèvera quelque chose.
Espère travailler. Travailler te fera gagner de l'argent, dont tu ne retireras aucune joie mais dont tu pourras éventuellement te prévaloir, par exemple en cas de mariage - car tu ne seras pas assez sotte pour supposer que l'on puisse vouloir de toi pour ta valeur
intrinsèque.
A part cela, tu peux espérer vivre vieille, ce qui n'a pourtant aucun intérêt, et ne pas connaître le déshonneur, ce qui est une fin en so
i.
Là s'arrête la liste de tes espoirs licites.
Ici commence l'interminable théorie de tes devoirs stériles.
Tu devras être
irréprochable, pour cette seule raison que c'est la moindre des choses. Être irréprochable ne te rapportera rien d'autre que d'être irréprochable, ce qui n'est ni une fierté ni encore moins une volupté. Je ne pourrai jamais énumérer tous tes devoirs, car il n'y a pas une minute de ta vie qui ne soit régentée par l'un d'entre eux. Tu as pour devoir d'être belle. Si tu y parviens, ta beauté ne te vaudra aucune volupté. Si tu
admires ta propre joliesse dans le miroir, que ce soit dans la peur et non dans le plaisir : car ta beauté ne t'apportera rien d'?utre que la terreur de la perdre. Si tu es une belle fille, tu ne seras pas grand chose; si tu n'es pas une belle fille, tu seras moins que rien. Tu as pour devoir de te marier, de préférence avant tes vingt-cinq ans qui seront ta date de péremption. Ton mari ne te donnera pas d'amour, sauf si c'est un demeuré, et il n'y a pas de bonheur à être aimée d'un demeuré. De toute façon, qu'il
t'aime ou non, tu ne le verra pas. A deux heures du matin, un homme épuisé et souvent ivre te rejoindra pour s'effondrer sur le lit conjugal, qu'il quittera à six heures sans t'avoir dit un
mot.
Tu trouves ça
horrible ? Tu n'es pas la première à le penser. Mais à vingt-cinq ans, tu t'apercevras soudain que tu n'es pas mariée et tu auras honte. Tu quitteras ta tenue excentrique pour un tailleur propret, des collants blancs et des escarpins
grotesques, tu soumettras ta splendide chevelure lisse à un
brushing désolant et tu seras soulagée si quelqu'un veut de toi.
Pour le cas très improbable où tu ferais un mariage d'amour, tu serais encore plus malheureuse, car tu verrais ton mari souffrir. Mieux vaut que tu ne
l'aimes pas : cela te permettra d'être indifférente au naufrage de ses idéaux, car ton mari en a encore, lui. Comment pourrais-tu aimer quelqu'un avec le plâtre qui t'immobilise le coeur ? On t'a imposé trop de calculs pour que tu puisses
aimer.
Ton devoir est de te
sacrifier pour autrui. Cependant, n'imagine pas que ton sacrifice rendra heureux ceux auxquels tu le dédieras. Cela leur permettra de ne pas rougir de toi. Tu n'as aucune chance ni d'être heureuse ni de rendre
heureux. Et si par extraordinaire ton destin échappait à l'une de ces prescriptions, n'en déduis surtout pas que tu as triomphé : déduis-en que tu te trompes.
D'ailleurs, tu t'en rendras compte très vite, car l'illusion de ta victoire ne peut être que provisoire. Et ne jouis pas de l'instant : l'instant n'est rien, ta vie n'est
rien. Aucune durée ne compte qui soit inférieure à dix mille ans.
Si cela peut te consoler, personne ne te considère comme moins intelligente que l'homme. Tu es brillante, cela saute aux yeux de tous, y compris de ceux qui te traitent si bassement. Pourtant, à y réfléchir, trouves-tu cela si consolant ?
Au moins, si l'on te pensait inférieure, ton enfer serait explicable et tu pourrais en sortir en démontrant, conformément aux préceptes de la logique, l'excellence de ton cerveau. Or, on te sait
égale, voire supérieure : ta
géhenne est donc absurde, ce qui signifie qu'il n'y a pas d'itinéraire pour la quitter
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Tu a cru que la vie se construisait avec le coeur ? Tu es a coter de la plaque ma pauvre et tu va bientot t'en rendre compte .